Ce sont deux garçons d’à peine dix ans.
L’un est maigrichon, a des yeux bleus. L’autre est grand, fort, avec des yeux marron. Ils sourient tout les deux comme des fous. Le plus mince coure après l’autre, une poignée de terre à la main.
« Va crever ! » crie le grand avec un grand rire.
Et jamais un « va crever » ne fut dit avec plus d’affection.
Dossier: Story
« Oh, un pendule dit Ephémère qui couvait l’objet d’un regard intéressé. Je ne sais pas l’utiliser mais je connais quelqu’un de très fort dans le genre…C’est un curé qui fait tourner les tables, il faut que tu le connaisses ! Tu l’as trouvé où ?
-Sur mon oreiller répéta Hannah pour la troisième fois consécutive.
-Sur ton oreiller ? Ouah ! s’exclama Ephémère dont les yeux rouges s’étaient éclairés. Viens avec moi, ma vieille, je t’emmène Holden Mc Court, le seul curé de Londres qui soit à la fois écossais, médium et fumeur de pipe. »
Hannah ne bougea pas, trop occupée qu’elle était à suspendre des bouquets d’herbes desséchées à une ficelle tendue entre l’étagère à pavés de Charlie et le garde-manger commun.
« Raah, tu t’occuperas de ta médecine plus tard ! » s’énerva Ephémère.
La jeune fille tira Hannah par le bras et la força à la suivre. Elle était d’une force surhumaine. A contrecœur, Hannah abandonna ses herbes et suivit Ephémère qui dévalait déjà les marches de l’escalier branlant menant au rez-de-chaussée. La prophétesse aux cheveux blancs poussa la porte de l’Entrepôt et attrapa la main de Hannah pour l’entraîner ensuite dans une course folle au milieu des mendiants.
Lorsqu’elles arrivèrent devant l’église de la place à l’archer, Hannah étaient en sueur mais Ephémère n’était pas du tout essoufflée.
« Faut l’appeler Père Mc Court précisa Ephémère. Il aime bien parce que ça fait classe. »
Le fantôme pénétra sans hésiter dans l’église. Elle poussa la haute porte de bois bardée d’affiches de messes et de ventes de charité qui produisit un affreux grincement et la tint quelque instants pour laisser passer une Hannah hésitante qui triturait nerveusement son pendule.
C’était un beau bâtiment de pierre vieillie par les années. De nombreux bancs de bois roux et luisants occupaient la nef. Les murs étaient percés de beaux vitraux qui projetaient des taches de couleurs changeantes sur le sol grisâtre. Ici, un vieux type la gratifiait d’une bénédiction, là, un autre lui souriait benoîtement. Des expressions de bonté insupportable étaient peintes sur leurs vieux visages couronnés d’auréoles.
Le confessionnal s’appuyait tristement à un mur, entouré de nombreux cierges de diamètres et de tailles toutes différentes perçant les ténèbres de leurs flammes jaunes.
Et une splendide rosace surmontait le chœur où logeaient un orgue gigantesque aux tubes rouillés ainsi qu’une table sur laquelle étaient posés un vase remplie de fleurs en tissu défraîchies et une Bible.
Un gros homme lunetteux au crâne dégarni qui fumait une énorme pipe astiquait les moulures d’un gisant de marbre gris que Hannah n’avait pas remarqué, calé qu’il était derrière une colonne et un bénitier au fond couvert de moisissure.
Quand l’homme s’aperçut de la présence des deux filles, il se précipita à leur rencontre, se prit les pieds dans sa soutane et tomba à la renverse. Hannah s’avançait déjà pour aller l’aider à se relever mais Ephémère l’arrêta.
« Va pas l’aider. Il aime pas ça du tout, il trouve ça humiliant. Si tu le fais, il voudra plus nous parler après, juste comme ça, pour nous emmerder. »
Quand le père Mc Court eut fini de se dépêtrer de sa soutane, il se mit à pouffer comme un gamin.
Une remarque :
Comme quoi les prêtres ne sont pas toujours comme on le pense.
« Bonjour que puis-je pour…Oh, mais c’est Molly ! Bonjour Molly !
-Père, taisez-vous, le secret de la confession gémit Ephémère qui avait des choses à cacher.
-Mais c’est pas grave, c’est pas grave. Dis-moi plutôt ce qui t’amènes, ma petite joueuse d’orgue ! »
Hannah jeta un regard surpris à Ephémère. Celle-ci lui fit un petit signe de tête. Hannah lorgna l’orgue.
C’était donc de ça que vivait Ephémère ?
« La mère de mon amie est décédée il y a peu et lui a légué un pendule en héritage. Et elle aimerait que vous lui appreniez à s’en servir dit Ephémère avec un aplomb parfait.
-Aah, la radiesthésie ! s’emporta Mc Court. Cet art millénaire…
-Mais, bon, pour mon amie ? » le coupa Ephémère qui le voyait venir.
Mc Court eut soudain l’air très concentré. Il versa un peu d’eau du vase de fleurs en tissu sur l’écritoire, à côté de la Bible, attrapa le pendule que Hannah lui tendait et le suspendit au dessus de la goutte luisante.
Le cristal transparent oscilla légèrement de gauche à droite, sous les yeux étonnés de Hannah.
« Tu vois ça, jeune fille ? voulut savoir Mc Court.
-Euh oui dit Hannah dont les yeux suivaient le pendule.
-Et ben c’est négatif. C’est non, quoi. D’accord, jeune fille ? Tu devines la suite, j’imagine ? dit le curé qui pensait avec raison que c’était une évidence.
-Oui, bien sûr, c’est logique. Si pour négatif il oscille de gauche à droite, alors logiquement, pour positif, il devrait osciller de droite à gauche » expliqua Hannah qui était sûre d’avoir compris.
Mc Court eut un sourire.
« Bravo bravo ! la félicita-t-il. C’est bon, tu sais utiliser ton pendule, maintenant. Juste une précision : il faut ABSOLUMENT que tu restes entièrement indifférente à la réponse de la question, quelle qu’elle soit, d’accord ? Si les résultats seront faussés. D’accord ?
-D’accord. »
Ephémère ne disait pas un mot.
« Et on va terminer par la prestation de mon organiste préférée ! » déclara Mc Court en ouvrant les bras en grand.
Il attrapa prestement Ephémère par le bras et la pressa contre son énorme bedaine à lui en casser les côtes.
« Joue, joue Molly ! Joue-nous un Te Deum, pou la messe de demain ! » s’écria Mc Court avec ardeur.
Ephémère protesta un peu pour la forme et se dirigea vers l’orgue à grands pas assurés.
« Je peux jouer autre chose que Te Deum ? s’enquit-elle lentement parce que les morceaux religieux la faisaient chier.
-Bien sûr ! dirent en cœur Mc Court et Hannah qui attendaient.
-C’est un morceau que j’ai inventé expliqua Ephémère. Le nom, c’est « Sarabande d’Arlequin ».
-Tant mieux, tant mieux la pressa Mc Court. Joue, mon enfant, joue ! »
Et devant les yeux étonnés de Hannah, Ephémère leva les mains au dessus des touches jaunies du clavier de l’instrument puis les laissa tomber dessus avec violence. Ses mains transparentes bondissaient, diaboliques, galopaient comme des dératées à un rythme insoutenable et saccadé.
Le vieil instrument peinait à suivre ce rythme de folie, ça se sentait. Des crachotements de mauvais augure se faisaient entendre mais Ephémère ne ralentissait pas, au contraire, soucieuse de pousser le pauvre instrument dans ses derniers retranchements.
Onze ans. Onze ans qu’elle jouait sur cet orgue, Ephémère, onze ans. Avec le temps, elle avait apprit à le connaître. Ce pauvre vieux aurait déjà dû claquer vingt fois, au rythme démentiel qu’elle lui imposait.
Onze ans de labeur et de travail acharnés !
Mais tellement, mais tellement récompensés…
Elle composait des morceaux riches et mélodieux, couvrait de petits points noirs et crochus des pages et des pages de partitions, de partitions enchanteresses…
Ses morceaux pleins d’insolences et de vivacité étaient autant de pieds de nez aux ennuyeux morceaux religieux qu’elle se devait de jouer pour son travail.
Oui, elle aimait ça, Ephémère, qu’est-ce qu’elle aimait ça, jouer, jouer sa musique sur cette pauvre vieille épave d’orgue qui ne ressemblait plus à rien, qu’est-ce qu’elle aimait ça....
Cela la libérait un peu de son enfer quotidien, de la misère et de la faim qui lui tordait trop souvent les entrailles.
Il n’existait pas de mot pour décrire ça.
Aucun.
« Parfait » n’aurait jamais été à la hauteur.
Cela faisait si longtemps qu’Ephémère avait trouvé ce vieux cahier de partitions abandonné sur un banc par l’ancien organiste, l’ancien, celui qu’elle avait remplacé.
Si longtemps qu’elle ne passait plus son temps à déchiffrer les petits points et les petits signes qui couvraient ces lignes merveilleuses, jusque tard le soir, à la pâle lueur d’un moignon de bougie dégoulinant.
Si longtemps…
Lorsqu’Ephémère cessa de jouer, Hannah eut l’impression qu’elle émergeait d’une torpeur profonde, comme dans ce conte qui sentait la pauvreté et l’orphelinat…Avec les rats et les enfants ensorcelés.
Il y eut un moment de flottement où Hannah tentait de reprendre ses esprits.
Enfin, elle applaudit à tout rompre.
Elle en avait eu le souffle coupé…
Ephémère avança lentement vers Hannah et Mc Court, les yeux brillants.
« Au revoir, père » dit-elle lentement à Mc Court en entraînant Hannah dans son sillage.
Les deux filles sortirent du bâtiment.
Elles s’assirent sur les marches du parvis, dans le brouhaha du marché.
« Tu es quelqu’un de génial dit Hannah à Ephémère. Génial. Ce que tu as joué, c’était une véritable merveille.
-Demain, c’est la messe du dimanche. Tu pourras venir aussi, si tu veux, on pourra discuter après, dans la sacristie dit Ephémère qui avait un peu de sang aux joues.
-Tu gagnes quoi, à jouer de l’orgue ? lui demanda Hannah.
-Pas grand-chose fit Ephémère, évasive.
-Je t’aurais donné tout l’or de la reine affirma Hannah avec ferveur. Et je viendrai à la messe.
-C’EST JURE ? cria Ephémère qui essayait de couvrir la voix d’un marchand vantant les mérites de ses poireaux.
-Juré.
-D’accord » conclut Ephémère avec délicatesse.
Et elle disparu dans la foule en quelque instants, de manière vraiment déconcertante.
D’abord on peu désappointée, Hannah regarda autour d’elle frénétiquement pour tenter de la revoir. Puis elle n’y pensa plus et acheta les fameux poireaux du marchand ainsi que quelques pommes de terre.
Elle rentra à l’Entrepôt, fit une soupe, s’énerva en coupant ses pommes de terre, se fit une coupure, suça le sang et se laissa tomber dans le canapé au cuir graisseux en attendant la fin de la cuisson de la soupe.
Hannah marcha vers le morceau de miroir qui était posé sur la cheminée. Elle s’y mira d’un air critique et s’aperçut avec horreur qu’elle portait toujours la vieille fripe marron dont Miss Ruggstones lui avait fait don.
Elle entreprit de se chercher du tissu pour se découper une robe dedans.
Ses recherches la menèrent à pousser la porte contigüe à celle des Galopins.
Hannah poussa la porte et se trouva nez à nez avec gigantesque machine rouillée, poussiéreuse, millénaire, engluée dans une solitude de jouet vivant oublié.
Dossier: Story
« Où je suis ? »
C’était ce que murmura Hannah en revenant à elle.
A la limite de son champ de vision flottait deux choses bleues qui semblaient l’observer. Hannah cligna des yeux plusieurs fois. Elle avait l’impression d’avoir dormi plusieurs années consécutives sans se réveiller une seule fois. Elle leva une main hésitante vers les gouttes bleues qu’elle voyait vaguement.
« Mon œil ! s’écria une voix que Hannah ne connaissait que trop bien. Tu veux m’éborgner, ou quoi ?
-Elle est réveillée ! cria la petite voix de Joss, rendue suraigüe par l’excitation. J’avais raison-euh ! exulta le gamin. Je savais qu’elle reviendrai ! »
Everard hocha la tête.
« Moi, je suis content. Le môme n’a pas arrêté de hurler tout l’après-midi. Je crois qu’il est mort de faim mais je sais pas lui donner la becquée, moi.
-Lockie ? le coupa Hannah, brusquement sortie de sa torpeur. Lockie ! »
Elle se leva d’un bond et courut chercher une bouteille de lait abandonnée sur une étagère. Lockie hurla à pleins poumons à la vue du lait. Elle ouvrit la bouteille et la donna à Lockie qui l’enfonça dans sa bouche, soudainement calmé.
« J’admire cette fille parce qu’elle a le courage de supporter ce môme » souffla Félix à Charlie.
Une ombre de sourire colora les lèvres de Charlie. Charlie ne souriait jamais vraiment. Ses sourires passaient sur ses lèvres rapidement, sans jamais s’y arrêter, comme les oiseaux qui migraient vers le sud l’automne venu.
Quand à Hannah, elle ne cessait de se poser des questions. La justice, où l’amitié ? Devait-elle les dénoncer, comme une honnête londonienne fidèle à la Reine Victoria ? Félix et sa clique étaient peut-être des vides-goussets chevronnés mais…
C’était difficile à expliquer, mais Hannah sentait qu’elle ne voulait plus les quitter. Ici, dans cet entrepôt de tôles rouillées, elle se sentait chez elle. Et Joss, et Félix, et Everard, et Charlie…Elle ne voulait pas les quitter. Plus elle y réfléchissait et moins ça lui paraissait envisageable.
Ils lui avaient sauvé la vie d’une manière si désintéressée, lorsqu’ils l’avaient ramassée sur le parvis de l’église…Sans eux, elle aurait sûrement fini mendiante ou prostituée.
Londres était si différent de l’Eldorado qu’elle imaginait ! Ce n’était pas du tout le Paradis que tout le monde imaginait à Pettonville, son petit village. Les mendiants et les voleurs qui peuplaient les rues en témoignaient.
Mais même si la ville n’avait pas tenu toutes ses promesses, Hannah avait néanmoins réussi à se trouver quelque chose d’extrêmement précieux : une sorte de famille…
Mais que faire, parce que cette famille n’était pas très honnête ? Balancer toute la bande ?
Hannah réfléchit longtemps, le menton entre les doigts. Finalement, elle déclara d’un ton solennel :
« Je reste. »
Un concert de cris d’approbation se déclencha dans l’assistance. Hannah ne voulait pas partir pour un bon millier de raisons…Pur avoir un toit, pour faire plaisir à Joss, pour savoir ce que cachait le visage fermé de Charlie, pour les beaux yeux gris de Félix, pour comprendre ce petit monde chaleureux qu’elle connaissait si mal…Ce jour là, Hannah et les autres se couchèrent tôt après une soupe épaisse, genre tu peux faire un trou dedans avec ta cuillère. Hannah s’effondra sur son matelas et s’endormit aussitôt.
Le lendemain, Hannah se réveilla à l’aube pour préparer une tarte. Elle se dirigea vers le buffet où elle entreposait les provisions et entreprit de cuisiner un peu.
Lorsque midi arriva, la tarte était achevée.
Hannah ouvrit le buffet tandis que les garçons s’asseyaient autour de la vieille table en jasant gaiement.
Pendant que Hannah faisant chauffer un peu de lait pour Lockie, Félix réfléchissait car il avait un cerveau, dieu merci, sous son chapeau atroce.
« Caractacus est peut-être une aberration de la nature mais cette fille en est une aussi. Je n’en avais jamais vu de pareilles. Ce n’est pas peu dire, parce que j’ai eu quinze ans il y a peu…Et comme dit cette pourriture d’Everard, avouons-le, je suis un infatigable coureur de jupons… »
Pendant ce temps, Hannah versait consciencieusement le reste du lait de Lockie dans des bols de faïence ébréchée. Avant même que quiconque ai pu y tremper ses lèvres, quelqu’un frappa à la porte.
« Nom et mot de passe ! cria Félix d’une voix enrouée.
-Ah, c’est toi mon petit Félichou dit une voix câline à travers la porte.
-Mon Dieu, pas elle…gémit « Félichou ». Mon Dieu, mon Dieu, tout sauf elle…
-C’est ta petite Sophie chérie minauda la voix. Tu me reconnais, Félichou ? s’inquiéta-t-elle subitement, parce que Félix ne lui répondait pas.
-Caches-toi la d’ssous » lui conseilla Hannah en lui montrant le buffet.
Félix se cala avec difficulté sous le meuble vétuste.
« C’est bon dit Hannah. On te voit pas.
-Félix, il est pas là brailla Joss. C’était Charlie qui a gueulé nom et mot de passe, il a mal à la gorge, c’est pour ça qu’il a une voix bizarre. »
Le petit garçon lança un bouchon de liège à Caractacus qui courut après en faisant trembler le parquet avant de poursuivre :
« Il est parti voler quelque part. Et puis d’abord, il veut plus te voir. Mais tu peux rentrer quand même ajouta le môme pour essayer de paraître plus gentil. »
Des sanglots hystériques filtrèrent à travers la porte, puis des pas précipités retentirent puis…Plus rien.
« Je peux sortir ? se plaignit Félix. C’est tout crade, là-dessous. En plus, on étouffe.
-Vas-y, reviens parmi nous rigola Everard. On ne pensait plus à toi, si tu veux savoir. »
Tandis que Félix s’extirpait de sa cachette exigüe, Hannah réfléchissait. Elle avait un autre projet en tête…
Nettoyer ce taudis !
Elle voulait pouvoir contempler le parquet ou –suprême consécration !- les faïences qui se cachaient peut-être sous la couche de crasse brunâtre couvrant le sol.
Alors que les garçons rigolaient autour de Félix qui se relevait maladroitement, Hannah attrapa un lambeau de nippe qui servait à caler la porte.
Avec son pauvre chiffon, elle entreprit de frotter rageusement le sol.
D’abord, elle ne découvrit rien d’autre que de la crasse un peu plus ancienne.
Puis encore, elle mit à jour un beau parquet de bois roux aux reflets flamboyants !
« Ah ben ça dit Everard qui ouvrait de grands yeux incrédules, ah ben ça, j’aurai jamais pensé qu’il y avait quelque chose là-dessous !
-C’est du merisier diagnostiqua Charlie, rajustant ses lunettes d’un air d’expert. C’est joli.
-Plus joli qu’avant ajouta Joss en secouant ses cheveux blonds méchés de brun. Avant, ça ressemblait à de la merde.
-Et sur les murs ? demanda Félix. Si ça se trouve, on habitait dans un palace sans être au courant. »
Hannah se releva et gratta furieusement les murs de son morceau de nippe mais ne parvint pas à décoller la crasse qui était bien trop incrustée.
« Crotte dit Joss, déçu.
-La vie de château n’est pas pour nous se lamenta Charlie qui pouvait être drôle de temps en temps.
-Pour Félix, si ! Si dans cinq ans, il épouse la Grande Sophie ! fit Everard en ricanant.
-Pourquoi ? » s’étonna Hannah.
Mais elle n’obtint pas de réponse car Félix avait empoigné un tire-bouchon et tentait de l’enfoncer dans toutes les parties du corps d’Everard qu’il pouvait atteindre.
Everard s’enfuit un sourire railleur accroché au visage.
Cependant, Charlie sauva Hannah en lui offrant les quelque précisons dont elle manquait cruellement.
« La Grande Sophie est une jeune fille de bonne famille –Joss s’esclaffa- qui a un père dans le commerce des épices, toujours quelque part en Inde. Sophie dit à sa mère qu’elle prend des cours de clavecin pour pouvoir rendre visite à Félix en paix. Et chaque soir, Félix prie pour que sa mère s’aperçoive qu’elle n’a jamais touché à un clavecin. »
Hannah pouffa. La vie sentimentale de Félix avait l’air compliquée comme tout…Et, comme chacun sait, plus les histoires d’amour des gens sont chaotiques, plus elles sont drôles. Hannah finit par lancer à personne en particulier :
« Qui veut un lait chaud ? »
Félix abandonna la poursuite en lançant un regard haineux à Everard et s’assit pompeusement sur sa chaise. Lockie gazouillait :
« Baa be bi bin. »
Soudain, le gamin cria :
« Féli-i !
-Etrange remarqua Félix. Premier mot sensé.
-Je vais lui apporter du lait » dit Hannah.
Joss partageait son bol fumant avec Caractacus, le chat perdant ses poils dans le lait.
« Tu es répugnant, Joss dit Everard en fronçant le nez.
-Prout répliqua celui-ci, le nez dans son bol.
-C’est tout ce que tu sais dire ? s’inquiéta ironiquement Everard.
-Non, je sais aussi dire tais-toi.
-Si on se couchait ? » proposa Hannah en voyant Charlie bailler.
On déroula les matelas. Joss cala sa tête contre le ventre de Caractacus, Charlie grommela que Caractacus prenait toute la place sur le matelas qu’il partageait avec Joss, Lockie se pelotonna dans son couffin et Félix tira un lourd fauteuil pour s’y assoupir.
Hannah ôta ses vieux godillots qui puaient la boue et la merde et le ruban rouge qui retenait sa queue de cheval. Ensuite, elle s’allongea sur le dos, sur son matelas, les yeux grands ouverts fixés au plafond parsemé de taches sombres qui faisaient des constellations.
Quand elle n’entendit plus que des ronflements, elle se leva, enjamba maladroitement Joss et Caractacus et atteint la petite fenêtre aux verres noircis de fumée.
Hannah contempla longuement la lune et ses étoiles.
« Je me demande si…Si mes parents sont vivants quelque part. Et si oui, s’ils savent qu’ils ont une fille, une idiote de fille toute seule au milieu de ce monstre de ville qui pense à eux en regardant la nuit. Je voudrai tellement retrouver ma famille. Un petit morceau, au moins, juste un petit bout…Un oncle. Un cousin, une grand-mère. Je me sens seule. Trop petite pour affronter tout ce qui m’attend. Beaucoup trop, je voudrai tant qu’on me laisse un répit...Même si…Je crois savoir pour qui j’affronterais le monde. Oui, je sais pour qui. Cela me terrifie un peu. Ce type prend dans mon esprit la forme de l’unique…De l’unique et précis détonateur d’une histoire hallucinante. »
Hannah retourna vers son vieux matelas. Avant, elle jeta un coup d’œil sur Félix.
« Je me demande si…Il sait que je le regarde. Maintenant. C’est étrange de regarder les gens qui dorment, ils ont tous l’air si vulnérable… Qui qu’ils soient éveillés. »
Hannah se dirigea mollement ensuite vers son vieux matelas, la tête emplie de sentiments contradictoires, puis elle s’endormit et rêva beaucoup sans en avoir le souvenir au réveil.
Elle ne remarqua pas la pointe de quartz transparent que quelqu’un avait déposé sur son oreiller.
Dossier: Story
Le fantôme passa ensuite son bras autour du cou de Hannah et elles marchèrent un bon moment dans la cohue des ruelles de Londres, l’esprit soutenant l’humaine.
Alors Ephémère murmura de sa jolie voix de vent :
« Ce n’est pas la peine de me dire quoi que ce soit. Je sais tout. »
Elle sourit un peu.
« Il faut l’excuser. Quand il était jeune, ce n’était pas facile. Quand je m’appelais Molly, il y a longtemps, ce temps que j’ai enterré au plus profond de moi-même, il m’a raconté beaucoup de choses…De choses, oui. »
Ephémère se mit à entortiller une de ses mèches de lune autour de ses doigts, d’un air rêveur.
« Oh oui, il y a des choses…Des choses terrifiantes dans la jeunesse de Félix Slocker. Je me souviens de la première fois où je l’ai vu, sa haute silhouette élancée, ses cheveux noirs et ses yeux brûlés par la rage. Il avait une sorte de blazer. Oui, c’était un blazer d’Eton, ce collège…Ce collège…Là-bas, il a battu un garçon à mort. Et il s’est enfuit. Il terrorisait les élèves et les professeurs, avec son regard de démon. Avant de s’enfuir, il a foutu le feu aux archives pour détruire son existence. Sa mère n’avait jamais voulu de lui, elle le battait tout le temps. Sur les bras de Félix est imprimé son souvenir. Elle était tellement belle, cette femme, tellement belle.... Mais elle ne l’a jamais aimé. Et son père l’a abandonné. Il est parti avec une autre femme. Alors la mère de Félix a attrapé un couteau. Elle l’a retrouvé, elle l’a tué et elle s’est tuée. C’est une belle histoire d’amour qui finit mal. Et quand je l’ai vu, Félix, je suis venue vers lui. Il me faisait trop pitié. Il avait l’air tellement…Tellement seul. »
Hannah séchait ses larmes et buvait les paroles d’Ephémère. Elle murmura doucement :
« Quel est donc ce temps oublié ? Ce temps où…Ce temps où tu étais Molly et où Filou était Félix ? »
Ephémère ferma les yeux et les ré-ouvrit lentement. Elle passa un doigt fin sur ses lèvres de marbre.
« Je ne peux rien en dire… »
Hannah resta longtemps sans rien dire, trop impressionnée par les derniers mots d’Ephémère. Mais celle-ci se remit à parler sans qu’Hannah lui demande.
« Si tu savais, y’a deux ans, la bande à Félix c’était la plus puissante du quartier…Elle avait tout Whitechapel sous son contrôle, un morceau de Soho, et une bonne part de Spitafield. Mais il faut croire que Félix se lasse de ça. Et Joss, ça lui manque à fond, les fois où ils courraient sur les toits et allaient suriner les bourgeois, ou extorquer des fonds aux jeunes filles de bonne famille. Je t’assure, il n’y avait pas de porte capable de leur résister. Everard cassait tout ce que Félix ne savait pas crocheter. Maintenant, ils arrêtent. Mais honnêtement, ça m’étonnerait que Félix se range un jour. Il aime trop sa liberté. Peut-être qu’il s’y remettra un jour. Il ne sait rien faire d’autre, de toute façon, et il n’accepterait jamais de crever comme un chien, comme ces pauvres gens qui se tassent dans les ombres des murs et des portes, il a trop de fierté, il pourrait pas.. »
Hannah se tut. Est-ce qu’elle était prête, à voler, à frapper, à tuer ? C’était fini, Pettonville. Maintenant, elle était à Whitechapel, et tout était différent, et plus rien ne serait sûrement jamais pareil. Etait-elle prête à accepter cette vie ?
Partout où portait son regard se dessinaient de tristes petits tas de chiffons noirâtres. Il y avait bien plus mal loti qu’elle. Hannah baissa les yeux. Tout ces petits tas qui remuaient faiblement lui donnaient envie de gerber. Elle avait honte d’être si malheureuse, alors qu’elle avait un toit et à manger. Elle ne devait pas s’inventer de problèmes inutiles.
Ephémère entraîna Hannah vers un square tristounet composé d’un arbre, d’un banc et d’un réverbère sentant la pisse de chien. Le banc était baigné d’un halo de lumière jaune luisante de pluie. La fille et le fantôme s’assirent. Les pavés brillaient à la lumière du réverbère. Les lumières de la ville formaient des étoiles de plus où se brûlaient les fêtards.
Là, elles restèrent longtemps assises sans parler, jusqu’à ce que Hannah s’endorme à la lueur de la lune et du réverbère sur les genoux blancs d’Ephémère.
Celle-ci leva le nez, détailla les étoiles et sembla y lire un message caché. Les feux se reflétaient dans ses grands yeux rouges. Alors, elle souleva adroitement Hannah et se mit à courir sans se douter que chez nos amis les Galopins, un cataclysme se déroulait.
« Elle est partie ? fit Charlie, qui semblait un peu remué.
-Hé oui soupira Félix.
-Et elle a laissé Caractacus remarqua Joss.
-Et le môme sur les bras geignit Everard.
-Mais, Everard, tu n’as pas prononcé la phrase que j’attendais…Elle n’est pas revenue rechercher ses protégés ni de quoi survivre, on peut donc espérer la revoir ! déclara Joss joyeusement. On peut espérer ré-avoir de la tarte ! »
Les Galopins n’étaient pas vraiment convaincus. Ils se mirent à jouer aux cartes mais le cœur n’y était pas. Toutes les cinq minutes, Joss entendait un vague bruit et hurlait :
« Nom et mot de passe ! »
Ensuite, il s’apercevait qu’il n’y avait personne et retournait s’asseoir sur son banc d’un air déçu. Sauf qu’aux alentours de minuit, un véritable frappement se fit entendre.
« Nom et mot de passe ! » cria Félix.
Comme personne ne répondait, Félix se leva et alla ouvrir lentement la porte, circonspect.
Ce qu’il vit derrière la porte lui fit pousser un cri de stupeur. En effet, Hannah l’attendait allongée sur le seuil pâle comme une morte.
« Merde ! s’écria Félix qui croyait qu’elle était morte. Venez, vous autres ! »
Félix hissa Hannah et la posa sur le canapé de cuir.
Là-bas, loin dans les ténèbres de l’Entrepôt, un fantôme égaré s’enfuyait. Il était si léger que ses pieds ne touchaient presque pas le sol.
Chez les Galopins, Everard se moquait de l’inquiétude de Félix.
« Si la Grande Sophie voyait ça, elle se jetterait par la fenêtre ! rigola-t-il, narquois.
-Tais-toi, sombre crétin. Qu’est-ce que vous fabriquez, les autres ! cria-t-il. Venez ! »
Charlie se leva. Il fit une moue en voyant Hannah.
« Je vais prendre son pouls. Calme-toi un peu, Félix. Cela m’étonnerait beaucoup qu’elle soit morte. »
Après quelque instants d’une tension insoutenable (Lockie dormait parce qu’avec lui, les tensions n’existent pas, il est toujours là pour rigoler au moment où il faut pas), Charlie lâcha le poignet de Hannah et se releva.
« C’est bon, elle est vivante » fit-il sans émotion.
Un cri de joie unanime parcouru l’assistance.
« En fait, continua Charlie, elle est tout simplement endormie. »
Dossier: Story
« C’est quoi, la relation que tu as avec cette fille ? » s’étonna Félix.
Charlie reprit son livre et fit taire Félix d’un regard vert exaspéré.
Hannah, qui avait toujours l’amulette dans la main, interloquée, mis le pendentif autour de son cou, sous sa robe. La pointe de cristal lui rentrait doucement dans la poitrine mais ce n’était pas désagréable.
Alors, comme Lockie s’endormait et que Joss commençait à bailler, on jugea urgent de se coucher.
Trois matelas furent déroulés sur le sol crasseux. Joss et Charlie s’allongèrent sur le plus grand, Everard en prit un autre tandis que Félix traînait un gros fauteuil de chintz dans lequel il s’assoupit. Hannah s’allongea sur son matelas mais, malgré tous ses efforts, ne put s’endormir. Tant de choses s’étaient écoulées depuis le jour où Miss Ruggstones avait pénétré dans son orphelinat de pouilleux ! Tant de choses…
Allongée sur le dos, les bras croisés derrière la tête, Hannah écoutait paisiblement les ronflements sonores d’Everard, la respiration tendue de Joss, les marmonnements de Charlie et la respiration haletante étouffée de cauchemars de Félix. Il dormait avec son chapeau.
Hannah ne pensait plus à rien.
Elle s’endormit peu après, bercée par le bruit de la pluie londonienne qui battait les carreaux sales.
Londres…
C’était magique.
Le lendemain, le soleil pointait derrière les carreaux. Hannah se réveilla, s’étira longuement et s’avança vers la petite fenêtre, enjambant Everard au passage.
Elle resta doucement devant le morceau de lumière de la fenêtre, à détailler les toits gris de Londres encore endormie.
Une ville dont elle avait tellement rêvé…Tant de fois, la réinventant à chaque fois, se l’appropriant entièrement. Un rêve évanescent qui prenait là toute sa réalité.
Elle était si plongée dans ses pensées qu’elle ne vit pas Félix s’avancer derrière elle.
« C’est fabuleux, non ? souffla-t-il.
-Superbe assura Hannah.
-C’est Londres » dit Félix d’une voix très différente de la voix grinçante qu’il employait pour donner des ordres et hurler sur ses gens d’armes.
Mais Joss s’était réveillé lui aussi, ainsi que Caractacus :
« Ouh, les amoureux-euh ! Ouh les amoureux-euh ! »
Joss exécuta une danse de possédé, en faisant d’affreuses grimaces, Caractacus sautillant en faisant trembler le parquet autour de lui. Félix avait retrouvé sa voix de général ; il attrapa une louche pendue à la cheminée et l’abattit sur la tête de Joss qui s’esquiva sous la table en rigolant, Caractacus sur ses talons.
Félix poussa un cri de triomphe qui réveilla Everard et Charlie.
« Qu’est-ce qui se passe ? voulut savoir l’érudit qui triturait nerveusement son monocle.
-Qu’est-ce qu’il a, le môme ? s’exclama Everard avec sa délicatesse habituelle.
-C’est rien » dit Félix en jetant un sourire carnassier à Joss qui serait Caractacus contre lui, assis sous la table en affichant un rire insolent.
Hannah était déjà aux fourneaux, bien décidée à prouver à Everard qu’elle savait cuisiner. Elle avait trouvé quelques denrées (quelque chose de très rare à l’Entrepôt) et s’affairait à tenter de cuisiner une tarte aux pommes correcte avec ce maigre butin. Elle coupa les pommes sur la table, les divisant en fines rondelles, mélangea sucre, farine et œufs pour former une pâte d’un jaune appétissant sous les yeux étonnés de Joss et de Lockie.
« Je peux aplatir la pâte ? demanda Joss que cette préparation intriguait.
-Si tu veux répondit Hannah.
-Je veux.
-Alors, fais-le. »
Joss s’exécuta, s’amusa à disposer les rondelles de pommes dessus en faisant des arabesques tarabiscotées en recourbant les bords jaunes de la pâte. Pendant ce temps, Hannah remuait les braises rougeoyantes de la cheminée avec un morceau de tisonnier dans l’espoir de leur faire cracher quelques étincelles.
Everard descendit chercher quelques bûches lorsque Hannah réussit enfin à produire une flammèche.
Pendant ce temps, Félix et Charlie discutaient de tout et de rien autour d’une bouteille et de deux verres de vinasse sui se vidaient à une vitesse alarmante. Hannah lança aux deux garçons :
« Continuez comme ça et vous finirez ivres morts.
-C’est une redoutable éventualité, en effet répondit Félix.
-On sait s’arrêter dit Charlie avec une ombre de sourire.
-Si vous le dites… » marmonna Hannah, peu convaincue.
Joss apporta à Hannah la tarte dans un baquet de métal cabossé faisant office de moule. Hannah le plaça patiemment sur les bûches brûlantes. Elle attendit une trentaine de minutes tandis que la tarte brunissait joliment et retira sa préparation du feu avant de l’apporter sur la table.
Là, dans un silence religieux, Hannah découpa la tarte à l’aide de son vieux canif et distribua une part à chacun en terminant pas Félix.
Enfin, elle s’en découpa un triangle et en donna un petit morceau à Lockie qui l’avala tout rond sans le mâcher. Joss partageait son assiette avec Caractacus, tentant vainement de faire manger des pommes au chat. Après avoir fini son assiette, Joss demanda s’il pouvait en avoir encore et Hannah le resservi. Il fut suivi d’Everard qui tendit son assiette sans un mot. Cela constituait un grand compliment parce qu’Everard n’était jamais satisfait de rien.
Puis le reste des Galopins se resservit.
Après avoir terminé la tarte, Charlie, Félix, Everard et Joss s’en allèrent à leur travail.
Hannah se demandait en quoi pouvaient consister leurs professions respectives et se promit de leur demander le soir même. Elle échafaudait des hypothèses dans sa tête.
Everard était sûrement garçon de ferme. Il était suffisamment fort comme ça…Joss était peut-être commis. Hannah l’imaginait très bien fendant les rues surpeuplées de Londres, pédalant en danseuse sur son vieux vélo vacillant, une enveloppe, un colis à la main.
Mais Charlie ? Hannah l’imaginait mal dans un métier de rue…Il était beaucoup trop hautain et instruit pour ça. Quand à Félix, une sorte de cruauté joyeuse, une sorte d’humour noir, de malveillance assumée émanait de lui qui s’accordait mal avec un métier honnête.
Hannah hissa Lockie sur la table et lui posa cette question.
« Et toi, à quoi tu penses ? »
Malheureusement, la réponse qu’elle reçut ne fut pas très constructive.
« Blubou. »
Ce fut là qu’on frappa à la porte.
« Nom et mot de passe ! cria Hannah en imitant la voix de Charlie.
-Félix est là, Charlie ? demanda une voix.
-Nan.
-Dommage. Dis-lui que la Grande Sophie est passée, alors.
-D’accord promit Hannah.
-Merci » dit la voix.
Hannah entendit des pas dans l’escalier branlant. Elle se demandait vraiment qui pouvait bien être la Grande Sophie et ce qu’elle pouvait bien vouloir à Félix. Mais il fallait reconnaître qu’elle ne réfléchissait pas beaucoup (c’est le problème qu’ont les gens innocents, il y a souvent des choses qui leurs échappent).
« Brouk dit Lockie.
-C’est gentil répondit Hannah.
-Zenti » répéta Lockie.
Hannah avait une longue journée à passer entièrement seule.
En effet, les garçons ne mangeaient pas à l’Entrepôt. Hannah décida de sortir se promener. Elle abandonna Lockie dans la pièce et referma avec soin la porte à l’aide du double de la clé que Félix lui avait confié.
Elle déboucha dans une ruelle minuscule dans laquelle les mendiants s’entassaient comme des petits tas de loques. Hannah marcha jusqu’à une grande artère. Dans la foule bruissante, elle ne vit pas tout de suite Félix et Everard. Ceux-ci discutaient peinardement, assis sur le rebord d’une fontaine représentant un archer dont un jet d’eau sortait de la flèche. C’était assurément d’un meilleur goût que le Manneken Pis bruxellois.
Les deux garçons discutaient à bâtons rompus. C’était une conversation relativement inintéressante, le genre de conversation où on rigole plus qu’on ne réfléchit mais elle vaut néanmoins la peine d’être rapportée. En effet, les deux interlocuteurs étaient tous les deux dotés du même humour méchant…Cependant, je précise que Hannah n’entendit pas cette discussion philosophique, trop occupée qu’elle était à défendre sous à sous le misérable argent qu’elle avait réussi à mettre de côté.
« Tu es malade, Filou ? attaqua Everard avec ironie. Tu n’as pas écris à une seule fille de la semaine…La Grande Sophie ne perds pas espoir, tu sais ?
-Si tu la vois, dis-lui que c’est fini. Cette sotte m’ennuie maugréa Félix.
-Ooh, comme je te comprends gémit Everard en l’interrompant. Elles sont toutes amoureuses de toi…Au lieu de te lamenter sur ton triste sort si peu attrayant, pense à tous ceux qui t’envient ! Tu représentes l’archétype…
-N’emploie pas de mots dont tu ne connais pas le sens.
-Bien deviné, on ne t’appelle pas Filou pour rien sourit Everard en saluant la performance. Mais archétype, ça fait sérieux. Je reprends…Que disais-je ? Ah, oui…En fait, tu représentes l’archétype du voleur romantique, tu comprends ? Les toits brumeux de Londres, le combat contre les représentants de la loi, la pluie et le brouillard, ça fait rêver les filles, tout ça !
-C’est fou ce que tu comprends bien les filles, Everard. On jurerait que tu en es une toi-même soupira Filou.
-Tu veux mon poing dans la figure ? s’énerva Everard.
-Non merci dit Filou en secouant la tête. Oh, regarde, du gibier » ajouta-t-il en désignant du menton un vieil homme dont le mouchoir dépassait de la redingote.
Félix poussa un soupir à fendre l’âme.
« Vas t’en occuper, Everard, moi je reste là à me morfondre.
-Tu n’es pas drôle aujourd’hui » lui lança Everard en s’éloignant.
Everard se fraya un chemin dans la foule à coups de coudes vers sa cible : le vieux monsieur au mouchoir.
Hannah, qui recomptait sa pauvre monnaie à côté du vieux croûton, eut la chance de voir Everard en pleine action. Everard bouscula le vieux monsieur en se découvrant d’une main, poli.
De l’autre main, il agrippa le mouchoir brodé qui dépassait de la poche du vieux alors que celui-ci lui rendait son salut. Puis il fourra le mouchoir dans sa poche, un sourire accroché aux lèvres.
Hannah écarquilla les yeux.
Elle fut d’abord surprise et choquée.
Eux ? Eux ? Des voleurs ? De minables escrocs ?
Une phrase qui exprime tout :
Moi qui pensait que c’était des gens bien.
Quand Hannah aperçut Félix et Everard qui discutaient avec animation, assis sur le rebord de la fontaine, elle décida d’aller leur demander immédiatement des explications. Félix avait une jambe repliée sous ses fesses et rigolait tandis qu’Everard dépliait le mouchoir qu’il avait volé au vieux, les yeux béants d’excitation. Hannah fendit la foule, folle de rage et se planta devant Félix, les bras croisés d’un air résolu.
« J’exige des explications immédiates.
-Te fâches pas dit Filou. On va expliquer.
-Oui promit Everard dans le brouhaha de la foule.
-En fait, commença Félix qui bafouillait un peu, tu comprends qu’on pouvait laisser les gens décider pour nous…Tu parles, Everard, il était à l’asile et tout, et moi c’était pas vraiment mieux, je me faisais taper dessus à longueur de temps. On voulait pas mourir inconnus, tu comprends ? Et comme on savait rien faire ni rien, il fallait bien qu’on trouve un moyen pour devenir célèbres, et pas crever tous seuls au milieu des pauvres. On voulait juste être maîtres de nos vies, d’accord ? Et…
-La seule chose que je vois, moi c’est que vous êtes qu’une paire de crétins : au lieu de tenter de travailler pour gagner votre vie de manière honnête, vous faites les idiots dans les rues en jouant au roi des voleurs ! VOUS ME DEGOUTEZ ! » hurla-t-elle, ulcérée.
Elle courut tête baissée droit devant elle en bousculant les gens et disparu au milieu d’eux.
« Merde dit Everard qui trouvait ce mot approprié.
-On a perdu notre cuisinière attitrée.
-Je vais avoir du mal à me remettre à la soupe à la boue se plaignit Everard.
-Pareil pour moi » gémit Filou.
Il y eut un silence gêné.
« Qui va la chercher ? demanda Everard.
-Euh…dit Filou qui n’en avait pas tellement envie.
-C’est la première fois que tu en dégoûtes une, mon vieux. Ton charme n’opère pas sur toutes fit remarquer Everard avec justesse.
-On prévient les autres ? demanda Filou.
-Oui, allons les chercher. On va faire pic nic douille pour savoir qui va aller rechercher Hannah. »
Everard sauta du rebord de la fontaine à l’archer, épousseta son pantalon couvert de poussière et se planta devant Filou qui s’était levé lui aussi.
« Alors, on y va ? s’impatienta-t-il.
-Tu sais où il est, Joss ? voulut savoir Félix.
-Quelque part du côté de la librairie. Il rapporte de nouveaux livres à Charlie. Il lui a demandé du Shakespeare, encore. Charlie aime Shakespeare à la folie…Je me demande bien pourquoi.
-Bon. Et Charlie, justement ?
-A l’Entrepôt, sûrement à bouquiner. »
Pendant ce temps, Hannah sanglotait recroquevillée entre deux poubelles. Les passants ne lui accordaient pas une malheureuse miette d’attention. Seuls les mendiants faisaient attention à elle et la regardaient d’un air de pitié franchement humiliant. Elle se cala contre le mur crasseux et se mit à pleurer de rage et de déception.
Trahison ! Elle avait vraiment l’impression qu’on l’avait trahie, voilà, c’était ça. C’est trop dur ce que nous vivons (ça c’est moi qui dit ça quand je déprime. C’est trop dur ce que nous vivons…), si terriblement terrible, quelle vie invivable et…Sanglots à fendre l’âme.
C’est alors qu’un mouvement apparu à la lisière du champ de vision de Hannah. C’était notre grand ami Félix-le-pigeon qui avait été désigné d’office pour aller chercher Hannah, personne d’autre ne voulant s’y risquer.
Le garçon avait à nouveau enfoncé son chapeau sur sa tête avec soin.
« Euh…Hannah ? bredouilla-t-il misérablement.
-Vas-t-en, espèce d’ordure ! cria celle-ci. Dégages, pauvre escroc ! rugit-elle le visage baigné de larmes. Tu m’écœures ! Salaud ! Vas crever ! »
Hannah se recroquevilla contre le mur et laissa ses larmes remonter encore.
Quand à Félix, il n’avait pas attendu le « Vas crever » pour s’enfuir à toutes jambes.
Il espérait que ça allait s’arranger avec un peu de temps.
Et il avait parfaitement raison sur ce point précis.
Comme en témoigne ce qui suit.
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